Scènes d’Avignon

Chapelles, cloîtres et cours, les scènes insolites d'Avignon

Avignon transforme chapelles, cloîtres et cours intérieures en salles de spectacle : un patrimoine détourné au service du théâtre vivant.

Acteurs et musicien dans une chapelle transformée en salle de spectacle
Photo : Raynaud de Lage, Christophe. Photographe Festival d'Avignon (70 ; 2016). Command · Public domain · Wikimedia Commons · photo d'origine

À Avignon, on ne construit pas de salles de spectacle neutres : on investit celles qui existent déjà. Depuis les premières années du Festival, fondé en 1947, la ville a fait le choix de transformer ses édifices religieux, ses cloîtres et ses cours intérieures en lieux de représentation. Cette tradition, devenue une marque de fabrique, donne au théâtre avignonnais une proximité physique entre le public et les comédiens que peu de scènes institutionnelles peuvent égaler.

Le Festival Off a amplifié ce mouvement. Chaque mois de juillet, plus de quarante lieux ouvrent leurs portes dans l’intra-muros et au-delà des remparts. Des chapelles désaffectées, des cloîtres médiévaux, des salles de quartier, des écoles en congé estival deviennent le temps de trois semaines des théâtres éphémères. La carte des lieux de l’Office de tourisme d’Avignon recense ces espaces et permet de mesurer la densité du maillage : on joue presque à chaque coin de rue.

Des édifices religieux détournés en salles de jeu

Le cloître des Carmes, classé monument historique, incarne cette logique. Au XVIe siècle, ses galeries voûtées abritaient une communauté de Carmes. Depuis les années 1960, elles accueillent des compagnies du Off qui transforment les espaces de circulation en scènes en bois. Les gradins, montés et démontés chaque été, épousent l’architecture existante sans la masquer. Le spectateur est assis à quelques mètres des murs d’origine, dans une acoustique naturellement chaude que les architectes de théâtres contemporains cherchent souvent à recréer par des moyens techniques coûteux.

La chapelle des Pénitents noirs, rue de la Ligne, suit le même principe. Construite au XVIIIe siècle, elle accueille régulièrement des lectures et des petites formes théâtrales pendant la période festivalière. La nef, étroite et haute, produit une réverbération qui oblige les comédiens à travailler leur projection vocale, mais aussi à utiliser la verticalité du lieu : jouer vers le haut, dans les voûtes, modifie la perception du texte. Les metteurs en scène qui investissent ces espaces ne cherchent pas à neutraliser l’architecture. Ils l’intègrent à la dramaturgie.

L’intimité des cours et des jardins

Les cours intérieures des hôtels particuliers offrent une configuration différente, mais tout aussi singulière. Dans le quartier de la Balance, dans la rue des Teinturiers ou autour de la place des Corps Saints, des cours privées se prêtent au spectacle en plein air. Le public y entre par un couloir étroit, traverse un vestibule, et découvre un espace clos dont la scène occupe souvent le fond ou un angle. La proximité est immédiate : une quarantaine de places, parfois moins. Le comédien entend la respiration du spectateur, et le spectateur perçoit le moindre geste.

Cette échelle intime n’est pas un pis-aller. Elle correspond à une esthétique du théâtre de proximité que défendent de nombreuses compagnies, notamment dans le cadre des créations destinées au jeune public ou des formes courtes. Le rapport frontal de la scène à l’italienne cède ici la place à des configurations en cercle, en travers, en diagonale, qui exploitent les contraintes architecturales comme des atouts scénographiques.

Une tradition ancrée dans l’histoire de la ville

Ce mouvement de détournement patrimonial n’est pas récent. La Cour d’honneur du Palais des Papes, scène emblématique du Festival In, est elle-même un espace conçu à l’origine pour des fonctions administratives et militaires. La logique d’Avignon consiste à lire le tissu urbain comme un répertoire de lieux disponibles, plutôt que comme une contrainte. Le succès de cette approche tient aussi au contexte : la densité de monuments, la taille du centre historique, la proximité entre les lieux de spectacle et les cafés, les restaurants, les librairies qui prolongent la vie du festival.

Les compagnies qui s’installent dans la région font souvent le même constat. Les théâtres construits spécifiquement pour le spectacle, comme ceux que l’on trouve dans les zones commerciales de la périphérie, reproduisent un modèle standardisé. Les espaces investis d’Avignon proposent l’inverse : chaque lieu raconte une histoire qui précède le spectacle et qui continue après lui. Le mur d’une chapelle, la pierre d’un cloître, le sol irrégulier d’une cour, tout participe à une expérience que le public vient chercher, et qui ne se reproduit pas identiquement ailleurs.